(Adam Pardonné nous conserve une image floue, celle d'Isaac Ivanov, devenu clochard et rappelé à la terre
le 26 août 1980, plus de quarante années après la
guerre d'Espagne.)
Tous les Russes sont fils de Prince !
Isaac était enfant de Dieu...
Vous le reconnaîtrez, il était Au-Dehors.
Fils de Dieu, enfant de l'Homme... Vous le reconnaîtrez
Taillé dans un pan de rocher dont je tairai ici le nom et l'origine, Isaac faisait fi des pavés de la route qu'au fil de sa quête il empruntait. Il avait avancé très vite, sans détour, sur les pistes caillouteuses qui oubliaient l'Espagne pour gravir les sentes pentues et étroites de la délivrance, les portes de la France. Alors, dévalant les Pyrénées furieusement, il avait entamé sa longue marche lente en direction du nord. Son instinct devait le conduire à Paris.
Ne vous abusez pas ! On ne devient pas clochard !
On naît libre...
Isaac s'était habitué sans réfléchir à dormir assis, adossé aux vieux murs, tassé comme une ruine, blotti dans les herbes rêches des fossés de nulle part, trempé par la pluie froide de toujours ou marinant dans sa propre sueur. Il mangeait peu, buvait en abondance... étanchant, ce me semblait, une soif éternelle. Ainsi, il avait compris qu'il pouvait désormais tromper le temps, convaincu qu'il était de mourir le dernier.
Solide sur ses deux jambes, il marchait droit et s'accommodait fort à propos du jeu accablant des saisons sur ses épaules de pierre dure, sachant, aux dessins d'enfant qu'imaginent les nuages, si l'eau allait crever le ciel et mouiller son corps réticent malgré une résignation somme toute machinale, ou si elle passait seulement, décidée à se répandre sur les reliquats encore incandescents d'un monde qu'il avait connu. Il avait fini par se faire le compagnon complice de ces pluies insinuantes et
sages, mais davantage, il était sans conteste celui du vent : ... petit vent cabotin tant que bise gaillarde ... Grand vent, grand tourment... Il était capable de pressentir le moindre souffle d'air. Il savait maintenant ces choses.
Plusieurs années avaient passé depuis son départ prémédité d'Espagne, mais sa barbe roussie, hachée par trop d'hivers, se souvenait pour lui. Et cet homme, devenu âgé, s'amusait encore d'entendre ses amis jouer avec son vieux menton slave. Il passait une main sèche sur le poil à demi-mort et inventait des dialogues insensés pour ses camarades revenus.
Isaac était russe, Isaac était Prince...
Il était Au-Dehors et, jamais En-Dedans...
Maintenant que vous le connaissez mieux, laissez-moi vous apprendre que, depuis son arrivée à Paris, Isaac portait souvent un chapeau de toile molle qui finissait de manger son crâne dégarni. Un chapeau en sait plus sur l'Homme que n'importe quel thermomètre ... Isaac, Au-Dehors et poète, il ne l'était pas moins qu'eux. Eux ! ... Ses amis de Madrid ! Compagnons chéris et compris, compagnons adulés disparus dans l'effroyable holocauste, là-bas, en Espagne ... Isaac, lui, était en vie. Et le “ si peu ” de respect qu'il conservait pour le monde des Hommes, il le plaçait dessous ses souliers ferrés et ces bons sentiments l'aidaient à progresser. Car même arrivé au terme de son périple, établi à Paris, Isaac continuait de marcher... Il, certains diraient : traînait... le long de la Seine. Moi, j'oserai écrire : il consultait le fleuve et pensait à la mer.
Qu'il plût, qu'il ventât, Isaac marcha sans compter ses pas, sans se méfier du tout, pendant quarante et une années... Quarante et une années de quête laborieuse. C'était le bon pas, celui qui rend Fou ou Ivre.
Oui, Isaac buvait... depuis quarante et une années ! Il buvait plus que de raison. Mais la raison n'était pas pour lui. Isaac était à Madrid. Et, si son corps s'était libéré, son c½ur cherchait encore une place loin des cendres laissées derrière lui, sur les routes d'Espagne.
A maintes reprises, je l'avais aperçu qui scrutait la rivière grise et grisante à la fois. J'ai compris par la suite qu'il y voyait l'image ternie du suicide renouvelé. On ne lutte pas contre l'Océan lorsqu'on vit comme un fleuve. De la même façon, on ne défie pas Dieu lorsqu'on naît Homme. On le nie ou on lui obéit. Et Isaac, fils de Dieu, n'en demeurait pas moins Homme. Il était Homme avant toute chose malgré l'idée qu'il se faisait de la mer.
La raison ne lui valait rien, ai-je écrit. C'est qu'Isaac racontait la vie vraie des Justes, les héros de Madrid ! Lui aussi avait reçu le courage des Intrépides. Encore jeune, pétri de fougue et animé d'un sentiment de liberté grivelée d'amour, Isaac avait entrepris le voyage vers l'Espagne, appelé par le sang.
Isaac était fils de Prince !
Tous les Russes sont fils de Prince...
C'était toujours ce sang qui gonflait ses énormes veines.
Dans Paris, il errait de pont en pont, de bouteille en bouteille et se perdait en discours sur les Braves qui mouraient pour Madrid, pour l'Espagne et pour l'Homme. Les Innocents qui sacrifiaient leur soleil pour que renaisse la liberté d'être un Homme Digne. Ses paroles montaient comme ces incantations qui prouvent que l'homme est blessé. Dans ces moments d'exaltation étrange, on eut pu croire à la folie d'Isaac :
“ La mort me les prend...
Compagnons ! Où êtes-vous ?
Où faut-il courir pour vous rendre justice ?
Les balles de plomb éclatent dans vos coeurs d'où sourd la colère !...
Je vous relèverai, je vous relèverai...
Tavarichtchi, spaciba ! (Amis, merci !)*
Isaac était russe et son âme était “ large ”. (les Russes parlent d'une âme large comme nous parlons d'une grande âme)**
Ses mots prenaient force et ne s'encombraient pas le moins du plus petit sentiment de vengeance. Madrid résista jusqu'au 28 du mois de mars. Isaac en revint et jamais, je crois, n'y retourna. Mais il avait vu la mort se rapprocher, se précipiter et compter ses victimes. Il avait pataugé dans le bouillon de la liberté souillée comme un gamin s'amuse d'une flaque, attiré par la matière de l'eau.
“ Puerta Del Sol ! ...
Isaac était ivre :
“ In vino veritas...
In vino libertas !... ”
C'est la liberté qui faisait boire mon ami, la liberté et le goût du sang qui ruisselait pour elle. Sang sauveur sur les épaules du vieil homme qui supportait toutes les infamies. Et si quelquefois, ses artères vineuses semblaient vouloir se craqueler, elles le portaient à vivre.
Son c½ur s'était embrasé pour l'Espagne à la Puerta Del Sol, et Isaac avait rempli ses poches avec des cendres éparpillées par le vent lourd qui souffla au soir de la lutte. Marchant vers Paris, il en avait rendu à la terre. Sans doute auront-elles nourri d'autres hommes.
Fils de Prince, fils du sang versé, Issac était venu libre et il foulait la capitale de France, le regard éperdu de soleil. Il savait le poids des choses et connaissait la trempe des hommes. Il était persuadé qu'à Madrid était née sa foi. De ce jour, il avait eu soif et oubliait sa peur en buvant.
“ Tavarichtchi !
Rejoignez-moi sous les ponts de Paris,
Tavarichtchi mouchiny ! Entendez mes serments !... (Camarades Hommes)
Atvietchaïout ! ” (Ils répondent)*
Isaac avait des idées de toujours, de celles qui n'ont plus cours ou sont galvaudées, meurtries par ceux qui les utilisent et, ce faisant, les desservent.
Il était libre de boire !
L'esprit du vin planait au-dessus de sa tête et lui répétait sans cesse qu'il était devenu deux et mille à la fois, que la danse était folle et qu'il fallait danser pour mieux goûter le vin de Dieu, élixir de patience.
Patient, Isaac savait le rester. D'ailleurs, son vin bu, il finissait toujours par dormir, quitte de toute haine. Patient, il l'était, mais les passants ne l'étaient guère. Et de bramer sitôt que l'Au-Dehors était assoupi :
- Que fait-il ce clochard allongé sous ce banc ?
- N'a-t-il point de gîte où dormir ?
- Jusqu'où va se nicher la déchéance humaine ?
A ces gens j'osais répondre dans ma tête :
- Mais, Monsieur, il venait de Madrid !
- Espagnol ? Tous les mêmes... Tas de fainéants !
- Mais Madame, il est russe !...
Pour les gens de bien, les braves gens, il n'est rien de plus sordide qu'un banc de bois en guise de toit. Ceux-là ont l'habitude de se glisser entre deux draps amidonnés ou de se lover sous une couette de plumes.
- Passez, passants ! Faites votre métier triste ... Vous ne comprendrez jamais pourquoi cet homme a besoin d'air.
Frère des étoiles, Isaac endormi pénétrait dans la céleste demeure... et absorbait l'ivresse comme par enchantement. Réveillé, il goûtait derechef à sa nouvelle bouteille. Oui, Isaac avait peur des murs. Sa mémoire fidèle, infaillible de surcroît, lui rappelait que les Justes avaient rougi Madrid de leur beau sang couleur
du vin sucré de l'Espagne républicaine. Et à chaque fiole débouchée, Isaac devenait prêtre ; il buvait le flux de la liberté retrouvée, ranimée inlassablement :
“ In vino veritas...
In sanguine libertas !... ”
Isaac était Russe, Isaac était Prince...
Isaac était libre, Isaac se saoulait ...
Et son sommeil était celui de l'enfant.
Isaac à n'en pas douter regardait les autres comme s'ils représentaient la contrainte personnifiée. Qu'ils soient fourmis besogneuses ou tire-au-flanc insatisfaits, qu'ils soient toujours pressés ou flânent sur les quais... Il outrepassait ses droits en les chassant du Paradis... “ Vcigda dalhché ! ” (toujours plus loin)*... Ses yeux refusaient d'accepter le monde en marche. Non, Isaac n'était pas dupe.
S'il lui arrivait de baisser le front, il le faisait par égard pour les Purs, n'ayant aucune honte à vivre en haillons. Il pensait aux défunts et, la nuit venue, éclairé par une lune témoin, il les relevait. Son chapeau torturé entre ses mains, Isaac priait à voix haute, évoquant à chaque instant dans son français modeste les luttes perpétuelles pour le recouvrement de la dignité. Il racontait à ses s½urs bleues des ténèbres pourquoi à Madrid, il était devenu Etoile Noire, fusillé à bout portant pendant ce printemps rouge espagnol. Son c½ur de poète s'était fendu inexorablement.
Bientôt, Isaac allait rejoindre ses amis :
“ Kracivyé i moudryé kak bogui
I groustnyé kak jitièli ziemli ! ... ”(Beaux et doux comme des Dieux / Et tristes comme les habitants de la Terre)**
Isaac avait gardé intacts l'espoir et la lucidité. Quoiqu'il sache les faiblesses et les limites de l'os. Cette “ étoile morte ” dont il parlait de temps à autre, mon ami la recousait avec obstination, conscient de la place qu'y tenait la liberté.
Le sixième jour, Dieu avait crée l'Homme. Isaac en demeurait le dernier représentant. C'était un Au-Dehors, qui marchait pesamment, les yeux emplis d'eau, comme si un rêve douloureux hantait son regard et venait éteindre toute idée de châtiment.
A Madrid, Isaac avait reçu la lumière mais il n'admettait pas que la liberté n'existât que pour les Purs, c'est-à-dire : ceux qui tombent...
Les vents de Paris soufflèrent pour assécher ses larmes ... et hier, la mort a emporté mon ami.
Isaac est passé devant moi, jeté en boule sur une civière par deux infirmiers hideux, et j'ai osé poser mon regard sur son linceul.
- Adieu ami, adieu !
Toi seul est sûr de vivre dans l'Eternité...
Mon deuil n'efface pas ma chaîne même si la mort est un anéantissement avéré :
- Homme ! Dieu t'a pardonné.
Isaac était Russe, il était fils de Prince...
Tous les Russes sont fils de Prince.
Homme ! Dieu t'a absous, en te laissant connaître l'existence que toi seul méritais... Marcher toujours !... La Seine ou le Jourdain, le message est identique.
Tu savais, Isaac, que la pluie lavait ton corps des insultes, de la compassion et de la pitié, sans dédorer ta peau des auréoles de sueur, trace fragile de ta marche vers la Liberté.
Isaac, tu savais que le vent s'empressait de sécher les pleurs versés sur tes camarades délivrés avant toi, pendant qu'il attisait le feu du souvenir.
Désormais, le soleil ne se lèvera que pour VOUS ...
C'est moi qui en décide.